« Un Président et un Premier ministre plagiaires et sans inspiration » (Par Alassane K. KITANE)

Le régime de Macky Sall qui, au lieu de gouverner le Sénégal, se contente de communiquer, n’en finit pas d’inonder les Sénégalais avec son arsenal de slogans et de formules de rhétorique. Le fameux slogan «la patrie avant le parti» est tombé en désuétude sans doute à cause d’une mal gouvernance de plus en plus banalisée. Après le lyrique «yonnu yokkuté», le délirant «gouvernance sobre et vertueuse» et la chanson «plan Sénégal émergent» devenue trop triviale à force d’être imposée à nos oreilles, il fallait sortir une formule qui puise tant bien que mal accrocher: «le Sénégal de tous et pour tous».

Il n’y a pas encore une République proprement sénégalaise qui pourrait donner un sens à un tel credo. Les citoyens sénégalais ne voient pas l’État comme une chose publique : ils le considèrent comme un fardeau, un organe qui les mystifie et exploite leur supposée crédulité. Comment peut-on parler de Sénégal de tous et pour tous là où les citoyens sont exclus de fait de la culture qui moule les politiques économiques ? Comment peut-on sortir un tel credo dans un pays où l’économie est la plus extravertie au monde ? Non seulement notre économie est extravertie (elle est résolument tournée vers la satisfaction de besoins non autochtones) mais elle est fondamentalement gérée par des entreprises extérieures. J’aurais été un député j’aurais insisté pour que le Premier ministre explique aux Sénégalais comment seront-ils associés à des politiques qui ne répondent guère à leurs préoccupations immédiates. J’aurais insisté pour qu’il explique pourquoi le gouvernement est plus enclin à satisfaire la grande légion des marabouts qu’à prendre en charge les préoccupations urgentes des citoyens sénégalais (sans doute trop ordinaires pour mériter la même attention).

Comment peut-on balancer un credo pareil dans un pays où les jeunes ne peuvent plus accéder à l’université après le bac et où on préfère asservir des familles entières avec une loufoque politique de bourses familiales au lieu d’investir massivement sur les jeunes ? Un pays où tout est urgent n’a pas d’autre porte de sortie qu’un enseignement de qualité : au lieu de bricoler si lamentablement avec une inféconde politique de bourses familiales, un gouvernement qui a de la vision investirait plutôt sur l’école et les universités.

Les Indiens sont aujourd’hui leaders dans la fabrication de processeurs et de matériel informatique parce que très tôt ils ont opté pour le développement de ces sciences. Ils ont mis le prix qu’il fallait et ont envoyé des étudiants à la silicon valley acquérir ces connaissances pour retourner chez eux et fonder des entreprises. Aujourd’hui il y a beaucoup de capitaines d’industrie dans le domaine du numérique et des technologies de l’information et de la communication en Inde. Nos autorités par contre sont en train de se morfondre avec un plan Sénégal émergent et des théâtralisations de l’action gouvernementale.

Il faut arrêter ce massacre : il est préférable de s’endetter pour construire des universités et des écoles ou pour donner aux étudiants et professeurs des moyens suffisants pur être performants que de s’endetter pour donner des bourses familiales. C’est du cynisme démagogique et non une politique sociale ! Une politique sociale n’a de sens que si elle produit un impact réel dans la lutte contre la pauvreté et l’exclusion due à l’illettrisme, au défaut de formation adéquate et à l’injustice (comme celle qui frappe les populations des zones où sont exploitées des ressources naturelles sans que cela puisse avoir un impact sur leur niveau de vie).

Il faut arrêter cette mascarade honteuse ! Ce que les Sénégalais veulent aujourd’hui c’est des gouvernants capables de leur indiquer un cap : nous voulons un homme d’État capable de mettre le pays sur les rails du savoir, de la science et du savoir-faire. Car tous les plans et toutes les infrastructures sont vains tant que les Sénégalais ne seront capables ni de les fabriquer ni de les entretenir. Quand Napoléon disait (dans sons discours à l’Institut de France) que l’une des plus grandes conquêtes de l’humanité, c’est la conquête contre l’ignorance, c’était pour insister sur le fait qu’aucun progrès social n’est possible sans la disponibilité et la démocratisation de la connaissance.

Il faut arrêter cette propagande et avoir le courage de faire face à la réalité, ce n’est en peignant la réalité qu’on la change. Ce n’est pas en peignant une chèvre sous les apparence d’un loup qu’elle le sera effectivement. Les mots ne suffisent guère à changer la réalité, sinon les rhétoriciens bâtiraient les civilisations les plus dynamiques. Macky Sall a épuisé les ressorts naturels de la communication que son régime pouvait exploiter. Ils ont tout annoncé ; ils ont fait de l’emphase la logique de leurs actions et de leurs discours ; ils ont sublimé leur incapacité en vertu (pompeusement qualifiée de sobriété) ; ils ont, par une authentique conversion morale, diabolisé leurs adversaires et tous les contre-pouvoirs. Ils se tournèrent alors vers la mine inépuisable du plagiat : « le Sénégal de tous et pour tous ». La bonne formule est plutôt : « construire le Sénégal, par les Sénégalais et pour les Sénégalais ». C’est du bricolage, dans une communication qui s’est tarie. Ce credo est celui de LABEL-Sénégal : il se trouve non seulement dans le manifeste publié depuis plus d’un an sur la page facebook du Mouvement http://www.facebook.com/labelsenegal, mais aussi dans les Statuts ainsi que dans le Règlement intérieur de LABEL-Sénégal.

Au lieu de s’accoquiner avec des artistes pour booster sa légitimité politique, un homme d’État sérieux s’emploierait plutôt à édifier les bases intellectuelles et morales d’une véritable révolution scientifique dans son pays. Au lieu d’accorder gracieusement des amnisties fiscales à des artistes affairistes et à des barons de la presse, un homme d’État digne de ce nom préférerait plutôt affranchir les structures éducatives privées d’une fiscalité de plus en plus dévorante. Au lieu d’amadouer des marabouts aussi nombreux que les disciples, un Président de la république visionnaire travaillerait plutôt à mettre les élèves, étudiants et professeurs dans les conditions de travail décentes.

Pour en revenir à la nouvelle chanson du Premier ministre, il faut juste rappeler qu’un Sénégal de tous et pour tous ne saurait être un thème de campagne électorale. Car un pays où, pour entretenir des élites politiques, on surtaxe des investisseurs étrangers (dans la commercialisation de l’arachide) au point de les faire fuir, n’est un pays de tous. Les paysans sénégalais sont aujourd’hui taillables et corvéables à merci et miséricorde, car à la place de l’argent ils récoltent des bons et attendent que les opérateurs daignent honorer leurs engagements. Ils ont supprimé la taxe sur les exportations d’arachide, mais le mal est déjà fait : les Chinois ne reviendront pas. Et de toute façon, s’ils reviennent, ils fixeront un prix modique. Il faudra par conséquent une grande, clairvoyante et ferme volonté politique pour sauver la campagne de commercialisation de l’arachide.

Un pays où les citoyens ne comprennent pas un mot sur leur hymne national n’est un pas pays de tous. Un pays où la langue officielle exclut d’office la majorité des citoyens des affaires publiques n’est pas un pays de tous. Un pays où l’on gâte, sans raison, les marabouts au moment où on refuse de payer les salaires des enseignants (de plus en plus besogneux) n’est pas un pays de tous.

Ce que le Premier ministre ignore (et qui est inacceptable !) c’est que l’aliénation culturelle et celle économique sont quasiment symétriques : on dirait même qu’elles se garantissent réciproquement. La langue française est là pour perpétuer la colonisation et asseoir des pouvoirs inféodés à la France. Elle fait le même travail que celui que les entreprises françaises et le CFA dans le domaine de l’économie. Nous entretenons la langue et, par ricochet, la culture françaises et travaillons inconsciemment à tuer notre culture qui devrait asseoir les bases du véritable développement. Toutes les nations qui se sont développées ont non seulement reconquis leur culture, mais elles en ont fait le fondement de leur politique (économique, juridique, institutionnelle, éducative). Nous ne pouvons donc pas parler d’un Sénégal de tous et pour tous : nous ne sommes pas libres !

Alassane K. KITANE
Professeur au Lycée Serigne Ahmadou Ndack Seck de Thiès
SG du Mouvement citoyen LABEL-Sénégal

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