L’ERREUR ET L’HORREUR (Une nouvelle de  Guimba KONATE )

En hommage à youtes les victimes du plus abject instrument de  la pire bêtise des hommes :Les mines anti-personnelles et la guerre.

Ansoumana sortait lentement de son engourdissement. Il ressentait une sorte de lassitude douloureuse sur tout son corps. Son esprit enfiévré commençait à émerger des limbes de l’inconscience dans laquelle il était plongé depuis, depuis, depuis quand ? Il ne s’en souvenait même pas. Pas encore. Pour l’heure, il humait l’air plus qu’il ne respirait et les effluves d’alcool et d’éther qui chatouillaient ses narines lui rendirent presque sa lucidité.
Il ouvrit les yeux…Il ETAIT DANS UN HOPITAL.

OUI ; couché sur un lit recouvert d’un drap blanc  dans une pièce toute blanche, tout le corps endolori comme ayant subi une terrible séance de bastonnade qui lui aurait écrasé toutes ses articulations. Son regard encore morne et ébloui par l’éclat blanchâtre de son environnement immédiat se porta sur son corps emmitouflé dans une couverture blanche et se figea sur sa jambe gauche pendante, retenue par une sorte d’attelle au dessus du lit.

Il sursauta. Une douleur lancinante lui traversa tout le corps et lui fit étouffer un cri d’effroi. Sa jambe était coupée à mi genou et le moignon restant était enserré dans un enchevêtrement de fer qui le maintenait tendu au dessus du lit au moyen d’un contrepoids qui retombait de l’autre côté du petit lit de fer blanc sur lequel il était étendu.

OH ! HORREUR !!

La vision était si cauchemardesque qu’il pleura. Des larmes amères, des larmes chaudes, des larmes silencieuses s’écoulaient doucement de ses yeux encore embués. Il distinguait vaguement à travers ses larmes, des formes, des silhouettes qui semblaient attendre quelque chose, peut –être son réveil ? Peut –être sa mort ? II ne sait.

Mais il comprit qu’elles étaient toutes là pour lui. Il essuya discrètement ses yeux mouillés et entreprit de reconnaître un peu plus, ceux qui semblaient le guetter. Il souleva légèrement la tête et aussitôt comme répondant à un signal les « ombres » s’animèrent.

« Al Hamdoulilah !! Al hamdoulilah »(1)  Entend –il s’exhaler de plusieurs bouches presque simultanément et les «ombres» se rapprochèrent de son lit. Il vit sa mère, vieille femme ratatinée, vêtue d’une sorte de bure qui lui enserrait tout le corps et lui donnait un semblant de solidité. Il vit son frère, échalas interminable portant un tee-shirt engoncé dans un jean’s  usagé à l’extrême.

Il vit sa soeur, la grande, vieillie avant l’âge par ses maternités nombreuses et rapprochées et son ménage de violence, de cris et de fureur, portant une grande camisole terne sans fard, ni bijou, ni fichu sur la tête.
Il vit sa sœur, la petite, jeune nubile au corps déjà flétri par les vicissitudes de son âge impatient de croquer la vie , enserrée dans une robe fourreau qui épousait les moindres aspérités de son corps juvénile et s’arrêtait au ras de ses fesses. Il vit son « beauf » le mari de la grande, homme bourru, rustre comme sait l’être un soudard, perdu dans un boubou jauni aux larges manches tombantes qui lui donnaient un air de moine shaolin. Il vit d’autres visages qu’il ne reconnut pas trop, peut –être des voisins, des parents lointains qu’il n’aurait pas connus ou qu’il aurait perdu de vue assez longtemps pour les reconnaître aussitôt ?

Bref ! Il les vit tous. Ils avaient presque tous, à part le « beauf », les yeux rougis, le nez coulant, les lèvres humides pour avoir certainement beaucoup pleuré sur son sort. Il les regardait s’approcher de son lit. La mère s’asseya sur le rebord du lit étroit, avança une main noueuse pour caresser le visage de son fils et ne put retenir ses larmes qui se remirent à couler.
«Calmes- toi»  s’entend-il dire «çà va mieux maintenant, tu vois» ajouta t-il. «mon fils que t’est –il arrivé ? Où étais tu tous ces temps ci ? Regardes comment nous nous retrouvons ? Toi dans un hôpital amputé d’une jambe, moi ta mère morte d’inquiétude et tuée de chagrin de te savoir estropié à vie ?»

« A quoi bon tout cela ? A quoi bon mon fils ? A quoi… ? ». « Calmes toi maman » intervient la Grande. « Laisses le se reposer, ne l’accables pas tant , tu vois bien qu’il est déjà très mal en point ». «On doit remercier Le BON DIEU de nous l’avoir laissé en vie » renchérit la petite. « AL HAMDOULILAH » reprirent –ils tous en chœur.
Tout à sa douleur et à son étonnement  Ansoumana ne savait que dire. Il regardait les siens et s’en voulut de leur avoir causé tant de soucis, surtout à sa mère. Il aurait mieux valu qu’il mourût pense t-il, comme çà le deuil aurait annihilé tous ces apitoiements qu’il supportait difficilement. Mais le destin en avait décidé autrement et il était là, bien vivant et amputé d’une partie de sa jambe gauche devant le «tribunal muet» de sa famille qui veut comprendre ce qui s’est passé. Mais il ne dira RIEN . RIEN. C’est juré. PERSONNE NE SAURA . PERSONNE. Lui-même ne savait pas… encore.
Les louanges à DIEU avec force allusions à l’inéluctabilité de ses décrets, les encouragements et les souhaits de prompte guérison sont formulés tour à tour par les uns et les autres , à chaque fois qu’ils s’approchaient du malade et lui donnaient la main. Mais tous se posaient en leur for intérieur les questions : Comment? Quand? Où ? Et Pourquoi ? Sans pouvoir y répondre ni recevoir de réponses.
Ansoumana demeurait peu, très peu disert. A part quelques monosyllabes du genre «merci, merci » il ne disait rien d’autre . Rien. Les conjectures allaient bon train dans les petits conciliabules qui se formaient entre deux ou trois visiteurs.
(1) : Expression de soulagement : littéralement « Dieu merci »

« çà c’est l’œuvre soit des rebelles, soit de l’armée. Il faut seulement savoir de quel bord était notre parent» c’est le »beauf » qui venait de jeter ce pavé dans la salle. Toute l’assistance s’indigna d’un tel propos et les démentis fusèrent à la mesure de l’assertion.

« C’est faux, ce n’est pas possible, Ansou ne peut pas être dans ces choses là » « C’est un accident et rien d’autre», «çà peut arriver à chacun d’entre nous » «Non, ce n’est pas vrai, il faut cesser de dire de telles inepties » criait-on à qui mieux-mieux.
Mais «le beauf» savait qu’il avait fait mouche. Ne serait-ce qu’à l’expression fugace qu’il décela sur le visage d’Ansou qu’il observait à la dérobée .C’était très rapide mais il avait pu apercevoir l’éclair d’une forme de rictus qui en disait long sur son étonnement et son énervement de se voir ainsi apostrophé et presque mis à nu par quelqu’un qui de surcroît n’était même pas de la «famille».

Un étranger avec tout ce que cela a d’étrange !!! Oser se mêler de çà ? Mais tout aussi vite, il se contint et se recomposa un visage de circonstance. Pas assez vite pourtant pour ne pas être surpris dans son bouillonnement intérieur par les regards obliques de « beauf » et certainement d’autres personnes dans l’assistance.

« Beauf » devant le tollé des protestations, retira son propos par une boutade « çà va , çà va mais je sais ce que je dis moi !! »

La visite tirait à sa fin au grand soulagement de Ansou qui commençait à se lasser des sempiternels salamalecs de commisération tous plus de circonstance que de sincérité.

Les visiteurs s’en allaient peu à peu et la mère se saisit de la tête de son fils alité, y déposa quelques incantations cabalistiques murmurées dans sa paume qu’elle tritura sur le front en sueur de l’homme blessé pour le protéger encore et encore contre le mauvais sort. Elle prit finalement congé avec la Grande, la petite, le frère , le « beauf » en promettant de revenir le lendemain avec une bonne soupe de viande pour son fils.

Le départ du dernier visiteur plongea la chambre du malade dans un silence bizarre. Ansoumana se sentit tout de même soulagé de se voir débarrassé de tout ce monde qui l’envahissait plus qu’il ne lui apportait de réconfort.

Seul maintenant, il se redressait sur les coudes pour mieux regarder sa jambe mutilée toute embobinée de blanc maculé de sang par endroits et suspendue à tout un barda de fer, d’écrous et de poids. Il se replongea dans son monologue intérieur interrompu par l’arrivée des visiteurs.

Comment cela a-t-il pu lui arriver ? Il ne se souvenait plus tellement, juste quelques bribes de lueur cérébrale faisaient écho à sa recherche neuronique.

Des soldats, de coups de feu, la forêt, des explosions, des cris, des hurlements, le tout dans un staccato désordonné sans liant.
Que s’est-il réellement passé ? Il ne le savait pas encore. Comment a-t-il atterri ici dans cet hôpital ? Par Qui ? Il ne savait toujours pas.

La douleur l’empêchait de se concentrer davantage pour extirper du tréfonds de sa mémoire – sa boîte noire- les réponses à ces interrogations. Il s’arrêta net. La porte venait d’être poussée par l’infirmière du service de nuit, venue lui administrer sa piqûre de morphine pour calmer ses douleurs et lui assurer du répit pour son sommeil. Il se dit « il fait déjà nuit ? » Il ne s’en était même pas rendu compte, perdu qu’il était dans ses efforts pour nouer les fils ténus de ses dendrites éparpillés pour reconstituer ses circuits neuroniques et se SOUVENIR.

 

 

Il regarda la dame en blanc, frêle silhouette  qui semblait flotter dans sa blouse aux manches relevées jusqu’aux avant- bras.  Elle sortit de sa poche gauche une seringue jetable de gros calibre, de sa poche droite, deux flacons de liquides différents –l’un jaunâtre, l’autre d’un rose édulcoré, qu’elle entreprit de mélanger en  déversant dans le deuxième flacon tout le contenu du premier flacon qu’elle venait auparavant de transvaser dans sa seringue . Le tout, avec le plus grand calme dans les gestes dénotant une longue pratique.

Après deux, trois secousses pour bien réaliser le mélange homogène, l’infirmière, repiqua le bouchon de protection du flacon pour reprendre tout le liquide uniformisé dans sa piqûre. Elle sortit de ses poches un autre flacon cette fois d’alcool, en imbiba un bout de coton qu’elle tenait à la main et s’approcha d’Ansou. Elle souleva un pan du drap, découvrit son bras et après avoir tâté légèrement le biceps comme pour s’assurer de sa fermeté, frotta une petite parcelle de peau avec le coton à l’alcool et piqua tranquillement la chair . Le muscle se raidit par réflexe et le liquide auburn lui fut injecté d’un trait. Tout ce cérémonial ne dura pas plus de deux minutes.
Ansou a regardé la jeune femme officier sans un murmure, sans éclat, ni intérêt. L’infirmière a fait son travail sans parole, sans un seul mot avec une coordination des gestes qui dénotait des habitudes d’automate. Tout s’est passé dans un silence sépulcral. L’infirmière est repartie comme elle était venue c’est à dire silencieusement. Ansou a regardé pendant quelques secondes l’endroit de sa peau que l’on venait de piquer juste pour voir la petite boursouflure qui s’estompait à vue d’œil. Il reprit son sondage cérébral.

Comment ? Quand et où ? Rien toujours RIEN.

Les connexions nerveuses de ses circuits cérébraux refusaient de réaliser les synapses adéquats pour le SOUVENIR organisé .La nuit avançait et le sommeil commençait à alourdir ses paupières. Il sombra dans les bras de Morphée sans trouver encore de réponses à ses interrogations.

La nuit fut agitée, très agitée. Le sommeil se peuplait  d’êtres fantasmagoriques qui défilaient sur son écran cérébral dans un désordre indescriptible. Il y avait des hommes, des femmes, des armes, beaucoup d’armes et des arbres beaucoup d’arbres, la forêt, la pluie, la boue, des soldats, des cris, des hurlements de douleur dont l’un fut si fort et si strident qu’Ansou se réveilla en sursaut tout en sueur son lit, la respiration saccadée comme s’il venait de participer à quelque effort physique intense. Il ouvrit les yeux. A-t-il crié ? L’a-t-on entendu ? Quelle heure faisait-il ? Il n’en savait rien. Il prêta l’oreille, rien ne bougeait, tout était noir autour de lui et silencieux. Rasséréné, complètement réveillé quoique un peu haletant, il se mit à essayer d’organiser le magma d’images qui venait de le submerger dans son sommeil.
Son rêve ou plutôt son cauchemar avait quelque rapport avec son état actuel et sa présence dans l’hôpital. Il en était sûr. Reste à savoir. Comment ? Quand ?et où ? Il se sentait très las pour poursuivre ses efforts mnémoniques et chercha à se noyer dans les contemplations auditives des bruits de la nuit. Il entendit au loin le hululement d’un chien de garde qui faisait écho aux cris feutrés des chouettes et aux jappements brefs et secs des chauves souris et autres nyctalopes qui peuplaient par centaines les grands arbres de l’hôpital. Il perçut les bruits des rares véhicules qui circulaient encore.

Mais les effets de la morphine se firent ressentir et il sombra à nouveau dans le sommeil. Cette fois, il dormit sans problème d’un sommeil lourd et calme.

 

Il fut réveillé par l’infirmière qui le tapotait doucement pour lui administrer sa piqûre matinale. Il ouvrit les yeux, s’étira paresseusement  et regarda l’infirmière. Cette fois, c’était une jeune femme assez jolie au minois avenant qui lui fit un sourire amusé rehaussé par une denture d’une parfaite netteté et lui dit sur un ton taquin  « la nuit devait être si bonne pour que tu n’aies pas envie de te réveiller. Tu as dû faire de très beaux rêves !!Je regrette de les avoir interrompus mais c’est l’heure de ta piqûre» Il ne dit rien se contentant de regarder la dame accomplir le même rituel de la piqûre.  La seringue jetable, les flacons à mélanger, le liquide homogénéisé, l’alcool, le coton, le bras, l’injection. Seule la nature du liquide changeait. Cette fois, il était d’un brun mordoré, il commençait à s’y habituer. Ce devait être, sa dixième, quinzième ou vingtième piqûre, il ne savait plus exactement.

L’infirmière lui apporta une serviette mouillée pour lui permettre d’essuyer son visage. Elle entreprit de le faire elle-même. Ansou s’abandonna à la caresse suave du linge sur la peau de son visage. La tiédeur de cette eau qui humidifiait son visage lui donna une sensation exquise de bien être et de quiétude. Après cela, l’infirmière lui présenta une brosse garnie de pâte dentifrice pour lui permettre de se brosser les dents et posa sous son menton un bol dans lequel il se gargarisait pour évacuer le trop plein de pâte et d’eau  de sa bouche. Elle essuya doucement ses lèvres pour signifier que la séance de brossage était finie. Il murmura un inaudible «merci» qui masquait mal sa gène de se voir si, si dépendant des autres lui, le, le….il faillit se trahir et se tut.

Au moment où l’infirmière franchissait le seuil de la chambre pour sortir, il se suréleva un peu sur ses coudes et lui demanda l’heure. Elle regarda son poignet et ne vit pas sa montre « Zut » dit –elle. Elle farfouilla dans ses poches et ne trouva pas le compteur de temps. «J’ai oublié ma montre dans mes affaires. Je reviens tout de suite vous donner l’heure ». Elle sortit pour revenir presque aussitôt. « Il est neuf heures dix minutes » dit-elle.

A ce moment précis, Ansou la regarda bien. Il remarqua sous la blouse, sa silhouette d’ébène pleine qui cachait mal une stéatopygie certaine et une poitrine généreuse. Elle sembla remarquer son sondage visuel sur son corps et parut légèrement …confuse ou amusée . Il ne sait. Elle lui resservit  son frais sourire matinal et sortit. Les vapeurs de son parfum réussirent à se faufiler à travers les senteurs d’alcool et d’éther pour chatouiller les narines d’Ansou. Il les huma goulûment comme pour s’en imprégner. Il crut reconnaître car il avait du nez -n’est-il pas un chimiste raté- parmi d’autres essences, les senteurs du musc mais aussi du santal, de la lavande, de l’encens et quoi encore , il ne sut trop. Il se sentit renaître.

C’est le moment que choisit le petit déjeuner pour faire son entrée sous la forme d’un chariot poussé par un garçon des salles. Il dirigea le pousse-pousse tout près du lit de Ansou et entreprit de manœuvrer le mécanisme pour amener le plateau à hauteur du malade pour lui faciliter la préhension. Ansou prenait ses déjeuners et tous ses repas dans cette posture à la romaine à demi couché sur son lit. Il avala rapidement pain au beurre, œufs durs, café au lait et but un grand verre de jus d’orange frais sous l’œil bienveillant du garçon qui semblait se tenir prêt à lui venir en aide au moindre problème. Ansou avait conscience d’une chose, il était bien, très bien traité. Grâce à qui ? Il ne savait pas car il n’ignorait rien des insuffisances de l’hôpital en toute chose.

Le petit déjeuner était à peine expédié que les médecins faisaient leur entrée dans sa chambre. Ils étaient trois. Deux hommes et une dame, tous habillés de blanc comme des anges.

 

Celui qui semblait être le chef s’approcha de Ansou et après un bonjour bien sonore, enchaîna « Alors çà va mieux ? Vous avez eu vraiment de la chance car vous êtes resté trois jours dans le coma et nous avions eu un mal fou à vous réveiller. Mais Dieu Merci, nous avons réussi, malheureusement sans votre jambe que nous avions été obligés de sectionner pour ne pas risquer la gangrène généralisée. A ce que je vois, vous vous remettez parfaitement et c’est bien ainsi. Mais il faudra remercier tout particulièrement votre ami qui vous a amené ici très rapidement et qui s’est engagé à  prendre en charge tous vos frais. Vraiment, celui là c’est un vrai ami »

Pendant tout le temps qu’il parlait, les deux autres médecins consultaient les fiches en leur possession et examinaient en duo les notes qui y figuraient. Après son monologue, le chef sortit son stéthoscope, l’appliqua sur la poitrine du malade, nota son pouls et tonna des ordres aux autres. Ils notaient fiévreusement ce que disait le patron qui continua sa visite par l’examen minutieux de la jambe qu’il tapota, soupesa, huma et vérifia les attelles. Il consulta les notes prises par ses adjoints et y ajouta d’autres encore dans un gribouillis connu d’eux seuls. Puis il souhaita bon courage à Ansou avant de sortir avec son équipe, voir d’autres malades.

Tout cela n’avait duré qu’une vingtaine de minutes. Mais pour Ansou cela semble une éternité tellement il était secoué par ce qu’il venait d’entendre. « Evacué par un ami…qui va payer tous les frais… » Il avait du mal à saisir ce que le médecin voulait dire par là.

Les mots s’entrechoquaient dans sa tête . QUI, QUI ?
Sa perplexité sera interrompue par les bruits alentour qui témoignaient de l’animation progressive de l’hôpital. Eclats de voix, cris, chuchotements, gémissements, hurlements, pleurs, rires feutrés, odeurs, senteurs d’alcool, d’éther, de chair tuméfiée, d’urée et de poubelles, tout cela indiquait que l’hôpital s’animait pour une nouvelle journée de soins, de douleurs, de guérisons, de naissances et de morts, de pleurs et aussi de…joie.

Mais Ansou s’en rendait à peine compte, irrité qu’il était de ne pouvoir rassembler utilement ses méninges pour retrouver ses souvenirs. Il voyait la journée s’écouler dans une indifférence apathique, tout absorbé par ses efforts cérébraux interrompus de temps à autre par quelque cri strident provenant il ne sait d’où – prémices d’un décès , d’une douleur insoutenable ou de quelque autre évènement survenu dans l’hôpital.

Midi le retrouvera perdu dans ses exercices de remémorisation. Il ne le sut que lorsque la porte de sa chambre s’ouvrit furtivement, heurtée par le chariot du repas poussé cette fois par ..DIEU ! La jeune femme callipyge qui lui avait fait la piqûre de ce matin. Il en était si ému qu’il en oublia son enchevêtrement et voulut lui faire face. Mal lui en prit car la douleur fulgurante qui traversa son corps le laissa totalement tétanisé. Il retomba sur son lit, le corps en feu, traversé par des stries ardentes qui lui paralysaient toute la moitié de son corps. Il souffrait. Oui ! il souffrait atrocement mais il n’en voulut rien faire paraître devant cette dame qui risque-dans son entendement simpliste- de le prendre pour une mauviette. Il se mordit les lèvres et supporta stoïquement la douleur qui lui lacérait le cœur. Mais la mousmé instruite certainement par une longue pratique des malades, n’avait rien perdu de cette scène. Elle comprit immédiatement qu’Ansou s’était fait mal et promptement elle alla au devant de l’alité pour le soutenir et l’aider à mieux se recoucher dans une position plus supportable. Ensuite, elle entreprit de préparer fébrilement la piqûre calmante qu’elle lui injecta assez rapidement.

Elle sentait bon, la dame.  Une odeur d’ambre ouatée s’échappait de sa peau noire et lisse et emplissait le petit univers « lital » de Ansou. Il lui en sut gré et aspira avidement ses vapeurs odoriférantes comme un élixir de vie.

La douleur s’estompait doucement, doucement et Ansou reprenait ses esprits.

« çà va ? » s’entend-il demander par l’infirmière. Il répondit tout juste par un hochement de la tête. « Tu peux manger maintenant ? » ajouta –t- elle, il acquiesça encore de la tête.

La jeune femme manoeuvra le chariot tout près de lui et souleva légèrement le malade pour le mettre en position. En soutenant le malade par les aisselles pour le repositionner, ses seins vigoureux qui tendaient à fond son corsage dans lequel ils étaient enserrés, titillèrent très légèrement les joues d’Ansou. Ce contact charnel émoustilla à fond le malade qui se sentit mal à l’aise. S’en est-elle rendu compte ? Ansou ne saurait le dire. En tout cas, elle n’en laissait rien paraître et positionna bien le malade pour qu’il puisse se sustenter. Ansou avança le bras pour prendre la cuillère, une douleur fulgurante l’en dissuada.
Il resta coi, muet de douleur et stupéfait de voir combien il lui serait difficile de se nourrir seul. Comme si l’infirmière avait compris la situation, elle prit la cuillère et entreprit de nourrir notre homme par de bonnes boulettes du riz maigre contenu dans le plateau. Le geste était si pathétique que notre homme ne put s’empêcher de penser « ainsi, me voila réduit, moi l’homme d’action à être becqueté par une nurse que je ne connais même pas !! ». Comment cela a pu lui arriver ? Comment? Et depuis quand est-il ici ? Il songeait à tout cela en mangeant. A la fin du repas, il bredouilla un timide « Merci » qui eut le don de faire réapparaître le sourire cristallin de la jeune femme. Il s’enhardit « Dis, comment tu t’appelles, toi qui t’occupes si bien de moi » demanda t-il d’une voix basse. «Gnilane» dit-elle. « Gnilane comment ? » « Gnilane NGOM » « Ah tu serais une de nos parents sérères là » ajouta t-il d’une voix qu’il voulut enjouée mais qui sonna creux. Elle répliqua « Au contraire, c’est toi qui es un de nos cousins « diam » (2). Car tout le monde sait que le diola est l’esclave du sérère » ajouta t-elle d’un ton moqueur. « Mais ici , c’est toi mon esclave et tu dois bien t’occuper de ton maître sinon !!! » renchérit Ansoumana en se donnant un air menaçant qui eut le don de faire éclater la jeune femme d’un rire bref mais tonifiant. Il ajouta « je te remercie beaucoup pour tout. Mais dis moi, je suis là depuis combien de temps ? » « tu en es … » et regardant la fiche suspendue au rebord du lit  «à ton onzième jour et ce n’est qu’hier que tes parents ont été autorisées à venir te voir. Auparavant, tu étais dans un état pas très beau à voir et tu étais dans le coma et sous perfusion. Mais DIEU merci, je vois que tu te rétablis bien . Comme quoi nos esclaves Diola sont très très solides» ponctua t-elle avec un sourire coquin. « Allez reposes toi pour aujourd’hui, moi je vais continuer mon service et sûrement on se reverra car ton ami t’a confié à ma garde personnelle». Et sans lui laisser le temps de placer un mot, elle sortit.

Ah ! si elle savait le cataclysme qu’elle venait de déclencher dans la tête de Ansou. « Ton ami ». Mais QUI ? QUI. Et il repartait dans les tréfonds de son cerveau pour chercher les réponses qui ne venaient toujours pas.

La sieste, appelée par les effets combinés de la piqûre et du repas assez copieux qu’il venait de prendre, le surprit dans ses farfouillis cérébraux  et le terrassa doucement. Il s’assoupit calmement et se réveilla cette fois ci de son propre chef, frais dispos et tendit la main vers la bouteille d’eau minérale posée sur sa table de chevet. Il but à même le goulot et entreprit de reprendre ses pérégrinations cérébrales pour se SOUVENIR.

 

(2) « Esclave » : terme à plaisanterie entre deux ethnies.

Presqu’au même moment, la porte fut ouverte. L’infirmière de service qui apparut dans l’entrebâillement n’était pas celle de la matinée. Ansou le sut immédiatement à son parfum. Celle là sentait la cigarette et devait être une sacrée fumeuse pour drainer sur son sillage cette odeur de tabac qui semblait lui coller à la peau. Elle tétait plus grande que l’Autre, plus élancée et portait des verres de correction.

Elle s’approcha du malade, le salua, vérifia les fiches et prit sa température au moyen d’un thermomètre qu’elle lui enfouit dans la bouche. Ensuite, elle lui tendit deux comprimés bicolores blanc bleu, un verre d’eau et lui enjoignit de boire. Ansou s’exécuta sans enthousiasme mais avec soulagement puisqu’au moins çà le changeait des piqûres. Elle lui souhaita une bonne soirée et s’en fut comme elle était arrivée avec son sillage de nicotine.

 

Ansou attendit que le climatiseur achève de bien renouveler l’air de sa chambrette pour oser respirer à pleins poumons.

 

C’est l’heure des visites autorisées. L’Hôpital s’emplissait des bruits des parents, alliés et amis valides qui venaient apporter leur réconfort et leur sympathie aux leurs, hospitalisés.

Çà riait, çà parlait, çà grouillait de partout. Ansou entendait les éclats de rire, les plaisanteries et autres quolibets lancés çà et là et surtout il sentait les odeurs de ceux qui venaient du dehors. Des odeurs fraîches, des odeurs nouvelles et très variées, des odeurs de vie.

Sa porte s’ouvrit pour laisser entrer sa mère vêtue cette fois d’un grand boubou teint à l’indigo qui a dû connaître des jours meilleurs. Elle tenait un bol noué dans un foulard de couleurs vives. Elle était suivie de sa sœur, la petite, toujours moulée dans ses robes fourreaux, cette fois de velours noir et de deux autres femmes qu’il ne connaissait  pas. Elles s’approchèrent.  La maman s’assit sur le rebord du lit, défit le foulard et sortit le bol qu’elle posa presque sur la poitrine de Ansou. «Tu vois, de la bonne soupe. Rien de tel que la viande  bien tendre et bien assaisonnée pour vous remettre un homme  d’aplomb » dit –elle. Ansou huma le chaud fumet qui s’échappait du récipient et sut que c’était du bon veau. « Tu auras tout le temps de bien manger » dit la mère. « Pour l’heure, salues ces voisines qui ont tenu à venir te voir. Elle, c’est Adji Diého SY.Elle était la femme du médecin qui vous avait circoncis toi et tes camarades à l’époque. Je ne sais si tu t’en souviens ». La dame qui s’approchait de Ansou pour lui donner la main avait une certaine prestance. Grande, elle portait un sari de tissu  fin qu’elle portait à la manière des mauresques. Tout autour du corps, une partie relevée sur la tête. Elle avait un visage doux et assez jeune pour son âge, et elle demeurait toujours belle. «L’autre c’est Adja Dioncounda, la mère de ton ami Soucouna qui est en France depuis..». C’était une femme d’âge plus mûr. Elle portait un grand boubou de couleur jaune unie avec juste une vermiculure latérale pour toute fantaisie et un mouchoir de tête assorti. Un châle indien de couleur safran jeté négligemment sur ses épaules achevait de lui donner des airs de respectabilité certaine. Il la salua.

Ah ! Soucouna ! S’il se rappelait celui là !! C’était son pote vrai. Mais depuis bientôt dix ans sinon plus, il avait perdu tout contact avec lui. Il s’était fondu quelque part en Europe. Il ne sait même plus où ?Etait-il revenu ? Il n’en savait rien. Sa sœur la petite, le salua. Il remarqua son accoutrement à la limite de l’obscène mais ne dit rien.

 

 

« Oumou n’a pu venir parce qu’elle a mal au sein » C’était l’autre sœur, la grande. « Le salaud, il a  dû la battre encore»  se surprit –il à maugréer. « Ass est parti voir le match de football navétanes. C’est le quartier qui joue aujourd’hui, il dit qu’il passera te voir demain Inch Allah » C’est le frère. La petite se tut.
Passant ses mains noueuses sur le visage de son fils, la mère répétait sans cesse « tu vas mieux maintenant ? oh ! Dieu qu’est ce que j’ai dû faire pour mériter pareille rétribution?» « Astaghfiroulah » (3) répondirent en chœur les deux femmes qui l’accompagnaient. «Cesses de dire pareils blasphèmes. Dieu n’a jamais voulu te punir en quoi que ce soit, c’était le destin de Ansoumana, il ne pouvait y couper. Ne crois tu plus en DIEU ? »

« Moi , je remercie Dieu de m’avoir laissé mon frère en vie, c’est tout ce qui m’importe ». C’est la petite qui venait de parler. «Alhamdoulilah » renchérirent les dames.

Comme toujours Ansou se lassait de ces scènes de visite qui mettaient à rude épreuve ses nerfs. « Dis mon fils, comment c’est arrivé ? Tu peux me le dire à moi, ta maman ? » . C’est la mère qui venait de parler. Ansou ne dit mot. Personne, Personne ne saura. D’ailleurs, lui-même ne savait pas encore. Il ne se rappelait rien. «Je n’en sais rien» consent-il à dire à sa maman. Elle le crut et n’ajouta plus rien. Perdu dans ses pensées profondes, Ansou ne prêtait même plus attention aux commérages des dames qui lui parlaient de tout et de rien histoire de meubler le silence.

C’est l’heure de la séparation. Les dames tendent les mains pour psalmodier des formules incantatoires à l’adresse de Ansou ponctuées par des «amine»(4) bruyants.

Au moment de quitter, la petite s’approcha du lit de son grand frère et déposa sur son front un  doux baiser. Ansou fut tellement surpris par cette marque d’affection qu’il regarda sa sœur. Mais elle s’éloignait déjà et se mouchait le nez. Il en était sûr, elle pleurait pour lui et sur lui !!! Ainsi cette espèce d’écervelée avait des sentiments si forts envers lui !! Il en était tout bouleversé, si bouleversé qu’il ne remarqua pas trop le départ de sa mère et de ses copines.

La fin des visites coïncidait toujours avec l’heure des repas du soir.
Aussi, ne fut-il pas surpris de voir sa porte s’entre-ouvrir pour laisser passer le chariot poussé par le garçon de salle. Il lui demanda de lui poser le bol de soupe de sa maman sur le plateau de manière à ce qu’il puisse l’atteindre. Le garçon s’exécuta. Ansou se positionna à la romaine et se rassasia très bien de viande bouillie, de soupe chaude et tonifiante et de pommes de terre à la vapeur. Il pela une orange et en but le jus. Il se servit une bonne rasade de Coca Cola qu’il but d’un trait. IL avait remarqué que tous ses repas étaient accompagnés d’une grande bouteille de cette boisson bien fraîche. IL ne toucha pas aux mets préparés par l’hôpital et reposa le plateau.

Le garçon qui ne semblait attendre que ce signal se leva et se mit à débarrasser. Il ne put s’empêcher de dire «Eh ! vous n’avez pas mangé le plat de l’hôpital». « Ma mère cuisine mieux que tous les hôpitaux du monde » répondit Ansou. « Pourtant c’est un plat spécial commandé par votre ami uniquement pour vous » «Tu peux le prendre, je t’en fais cadeau car j’ai vraiment bien mangé avec la soupe de maman » « Oh ! Merci , merci patron vraiment c’est gentil. Mes enfants vont fêter aujourd’hui » Et il sortit tout guilleret poussant son chariot plein de victuailles même pas entamées.
(3) : terme de repentir

(4) : terme de salut de bénédiction

 

Ansoun éructa et se mit à repenser aux paroles du garçon « un plat spécial commandé par votre ami » Mais QUI ? QUI ? La réponse ne venait toujours pas .

 

Ansou partageait ses journées d’hôpital selon le même rythme séquentiel invariable.

Lever au matin, piqûre, petit déjeuner, visite des médecins, repas de midi, soins du soir, visite des parents, dîner, puis dodo à nouveau.

Deux fois par semaine, il était amené en salle de soins pour changer les pansements de sa jambe mortifiée. Le seul rayon d’intérêt qu’il trouvait dans cet ordonnancement immuable, c’était Gnilane, l’infirmière  qui avait le don de le dérider un peu par ses plaisanteries salaces et son odeur et son corps et son sourire.
Il reprenait lentement des forces. La douleur devenait de moins en moins insupportable. La cautère se  cicatrisait. On avait enlevé l’attelle et le moignon était étendu sur le lit toujours enveloppé dans son sarcophage blanc.
Mais les souvenirs eux, refusaient de lui revenir, ordonnés. Il en était si désespéré qu’il renonça même à se triturer plus longtemps les méninges pour se rappeler.

Il était dans cet état végétatif, partagé entre ses soins, les visites des proches-surtout sa mère et sa soeur, la petite, qui venaient tous les jours mais aussi, les copains qui ont fini par apprendre, son lent rétablissement et…Gnilane son rayon de soleil .

Il commençait même à lire de temps à autre quoique avec difficulté, des journaux du pays que Gnilane lui apportait à chacune de ses apparitions. Il se disait qu’avec les onze jours qu’il avait passés dans l’inconscience, il en était aujourd’hui à son trente sixième jour dans cet hôpital, sur ce lit avec sa jambe estropiée et toujours incapable de savoir avec clarté ce qui lui est réellement arrivé  ni comment ni quand ni où ?

Ses nuits même étaient devenues plus calmes, il dormait sans trop rêver.

Bref, il guérissait.

Il en était ainsi lorsqu’un jour, peu après s’être réveillé de sa sieste vespérale, dans la solitude ouatée de sa chambre, il eût comme une vision. Il se voyait.

Il voyait défiler devant lui, des images comme sur un écran de cinéma. Pourtant il avait les yeux grands ouverts. Mais il voyait des soldats. Il voyait des visages qu’il ne reconnut pas tout de suite. Il entendait des coups de feu, des coups de canons qui lui semblaient si proches qu’il avait l’impression que c’était dans l’enceinte même de l’hôpital que cela se passait. Il frémit devant ces visions et ferma les yeux. Les images se firent plus précises. C’était bien lui, torse nu, cartouchière en bandoulière, le fusil d’assaut entre les mains courant à travers champs dans la boue et la pluie comme pour fuir devant une menace qui ne se précisait pas tellement dans son écran virtuel. Il voyait tout cela avec une netteté extraordinaire, prodrome de son réveil cérébral.

Son excitation sera de courte durée car la porte de sa chambre venait d’être ouverte et c’était …Gnilane.

Pendant un court instant, un très court instant, il lui en voulut de se pointer à pareil moment où il allait entrer en transes. Mais son sourire enjôleur lui ôta tous ses moyens de riposte et lui fit l’effet d’une douche rafraîchissante.

«Alors, mon esclave çà va bien ?» demanda t-elle d’un ton gouailleur. «Cette fois tu t’es réveillé à temps. Si je t’avais trouvé entrain de roupiller encore, alors là tu aurais vu comment nous, on traite nos esclaves paresseux » ajouta t-elle d’un ton qu’elle voulut menaçant.

Ansou la regarda sans mot dire tout amusé de la voir se donner des airs de , de…oui , de maîtresse. Il put tout juste dire « Ah ! tu recommences? Je t’ai déjà dit que je suis ton maître » .

« Ah oui ! Maître, à tes ordres Maître » répondit-elle d’un air faussement soumis.

«Bon, fais ton travail et tiens toi bien hein?» ajouta t-il. Elle gloussa et reprit d’un ton plus sérieux. « Voilà, j’étais venue t’informer que je serai absente pour la semaine. Je vais au village pour voir ma mère. Je reviens dans une dizaine de jours et c’est moi qui serai de service de nuit pour la semaine de ma reprise. Donc tu as intérêt à bien te tenir en mon absence sinon ? » ne put-elle s’empêcher de conclure d’un ton véritablement menaçant. « Pour l’heure, je te fais ta piqûre avant l’arrivée de tes parents pour les visites du soir ». Elle apprêta le même rituel immuable : la seringue jetable, les flacons à mélanger, l’alcool, le coton et fit l’injection. « Alors, on demeure toujours silencieux? C’est bien, on en attend pas moins d’un esclave »ajouta t-elle taquine.
Il ne répondit pas à la provocation tout absorbé à inhaler les senteurs suaves de cette peau d’ébène qui le mettait dans tous ses états. Elle remarqua son attitude et demanda d’un air faussement contrit « Ah ! j’ai l’impression que mon «thiouraye» (5) là, te fais de la gène» « Non, non» s’empresse t-il d’ajouter « Au contraire, j’aime bien ». « Ah! bon si c’est le cas, je pourrai t’amener un petit encensoir que je mettrai dans le coin pour odoriser la chambre, tu veux ? » « Et comment ! » «Alors à mon retour de voyage, je te fais çà, okay ? » «D’accord » dit-il. «Bien, maintenant avant de te quitter, tu vas rester bien sage pendant mon absence sinon je le dirai à qui tu connais et lui, il n’est pas commode du tout. Ciao ». Elle sortit sans lui laisser encore une fois, le temps de placer un mot quant à ses dernières paroles.
Mais quel autre dilemme venait-elle encore d’ajouter à son désarroi?

« Qui tu connais?» Qui serait –il ? Il n’en avait cure pour l’instant mais il devinait qu’il avait quelque rapport avec sa présence ici.

Il n’eut pas le loisir de pousser plus loin sa gymnastique cérébrale. La porte de sa chambre venait de s’ouvrir laissant passer sa mère, ses sœurs, la grande et la petite et son frère. Comme au premier jour de leur visite, ils étaient là toute sa famille !!

Il ne comptait pas le « beauf » comme un membre de la famille car il s’était toujours opposé au mariage de sa soeur avec ce rustre qui ne s’est soucié selon lui que de la séduire aux moments les plus critiques de sa munificence et de sa vulnérabilité. Il ne lui a jamais pardonné cet acte qu’il considère toujours comme de la lâcheté devant l’innocence ingénue de sa sœur. C’est pourquoi il ne demanda même pas après lui. Sa sœur la  petite, lui remit un sachet contenant des poires ce dont il raffole. Il en  étai si ému qu’il commença derechef à en croquer une. Il remercia la petite pour toute l’attention qu’elle lui portait.

«Grand, il y a un gars qui a envoyé à la maison des vivres : riz, lait, sucre, savon, huile en grandes quantités. Il dit qu’il est ton ami et qu’ayant appris ton accident, il nous envoyait ces choses pour nous soutenir». C’est le frère qui venait de parler.

«Vraiment ton gars là, il est très bon, très humain. Voilà un vrai ami. Celui là. J’aurais voulu le connaître, pour le remercier personnellement» c’est la mère qui renchérissait.

Ansou était tellement pris de court par ce qu’il venait d’entendre qu’il ne put que demander « Celui là, comment est-il? A-t-il dit son nom ?»

 

(5) : encens

«On ne l’a pas vu en personne car il a envoyé une charrette avec un jeune homme qui est venu, a demandé si c’est la maison d’Ansoumana Badji et a déchargé tout le contenu devant la porte après avoir dit qu’il est venu de la part d’un de tes amis nous remettre çà «  « il n’a pas dit son nom ? » « Non » «Tu sais tu as tellement d’amis que nous, on les connaît pas tous. En tout cas, son geste est venu à point nommé car il faut reconnaître que ces temps-ci, la situation devenait difficile. Mais Dieu Merci, ton ami est venu. Il faut le bénir et le remercier pour son geste ». C’est la mère qui concluait ainsi.

Ansoumana était tout agité. Qui est ce type ? Est ce le même que celui qui l’a fait admettre ici à l’hôpital en s’engageant à prendre tous ses frais à son compte ? Est-ce une autre personne? Il ne sait . «Tu sais qui c’est au moins ?» C’est la mère qui l’interrogeait.

Pour couper court à toute question embarrassante, il s’entendit répondre dans un murmure « Oui, je sais qui c’est »

La fin de la visite fut une délivrance pour Ansou. Il va rester seul à ruminer tout ce qu’il venait d’entendre et de Gnilane et de sa famille.
« Qui tu connais ? un ami ? Et si c’était une seule et même personne ? Il tournait et retournait cette éventualité dans  sa tête quand il fut interrompu par le bruit du chariot du dîner poussé cette fois par une frêle jeune fille de salle. Il  prit son frichti sans prêter grande attention ni à ce qu’il mangeait et qui ressemblait à un ersatz de soupe ni à la jeune fille qui lui paraissait trop jeune et trop maigre.

En fait, il était plus pressé de rester seul pour poursuivre ses méditations sur son sort que de toute autre chose. Il reconnut néanmoins la succulence du mets qu’il venait d’avaler à la hâte.
Après le départ de la fille de salle et dans le silence complice de sa chambrette, il  rassembla tout ce qu’il avait de volonté pour renouer les fils éparpillés de ses circuits «neuroniques», démêler ses miscellanées et reconstituer son système de mémoire pour se SOUVENIR.
Les images virtuelles recommencèrent à lui réapparaître. Il se revit, torse nu, le fusil à la main, pataugeant dans la boue sous une pluie battante, au milieu d’un énorme champ jonché de cadavres. Il vit d’autres hommes comme lui, tous torse nu, fusil à la main et même des femmes, courant et tirant de manière saccadée sur des cibles qui n’apparaissaient pas encore au clair sur son écran virtuel. Il entendit de cris, des ordres « vite, vite, les soldats, tous dans la forêt » «Attention aux mines » « Planquez- vous, retrait stratégique» « les voilà !» «Par ici, capitaine». Il vit des cadavres, des corps mutilés, des blessés graves qui se traînaient hagards. Il sentit des odeurs de poudre, de souffre, de plomb, de feu, de sueur, d’haleine furieuse, d’eau, de terre mouillée, de boue, de feuilles écrasées et brulées, d’urine, de sang, de chair éclatée, de charogne. Il vit l’HORREUR. Il sentit LA MORT.

Il se vit encore fuyant devant, se retournant de temps à autre, le corps mouillé de sueur et d’eau de pluie mêlées, le cœur en feu, les cheveux hirsutes, le regard torve.

Il fuyait mais QUOI ? Tous fuyaient. Tout le monde fuyait. Chacun pour soi, Dieu pour tous. On fuyait de partout.
On fuyait l’HORREUR. On fuyait l’apocalypse. On fuyait un déluge de feu, déversé par des canons invisibles, des mitrailleuses , des mortiers, des pistolets. On fuyait dans un tumulte indescriptible, sous des trombes d’eau de pluie qui ne cessaient  de tomber depuis plus de  trois  jours.

 

Il se revit fuyant comme tout le monde, fuyant droit devant, poursuivi par l’ennemi invisible. Il se revit dans sa fuite, regarder derrière par-dessus ses épaules un court instant et apercevoir la silhouette menaçante d’un soldat de l’armée. Il se revit bifurquant rapidement pour se fondre dans la luxuriance de la sylve amie toujours poursuivi par ce qu’il croit être toute une escouade de soldats. Il entendit une explosion terrible. Il se revit couché, le corps en feu, macérant dans la boue et l’eau et le sang. Il vit le soldat s’approcher de lui. Il vit ses yeux, son regard puis, il…ne vit plus rien.

Son écran visuel se noircit tout d’un coup comme un micro ordinateur qu’on aurait éteint.

Tiré de cette espèce de méditation transcendantale, Ansou fut tout étonné de se retrouver dans le noir le plus complet. La nuit devait être fort avancée. Quelle heure devait-il être ? L’appel du muezzin pour la prière matinale qu’il entendait au loin  lui donna la réponse.

C’est l’aurore.

Ainsi, il aura passé toute la nuit à rêvasser sans fermer l’œil. Pourtant  il ne se sentait pas le moins du monde fatigué, simplement un peu tendu par ce qu’il venait de vivre.

Une séance d’Horreur, ni plus ni moins. Et il y était lui, Ansoumana Badji.

 

Il commençait à comprendre. Les souvenirs lui revenaient petit à petit.

 

Le calme du petit matin lui permit de remettre de l’ordre dans tout ce qu’il venait de ressasser toute la nuit.  IL SE SOUVENAIT maintenant.

 

OUI ! C’était bien un jeudi, la nuit. Ils étaient en réunion, lui et ses camarades de la Résistance dans une vaste clairière de la forêt. Ils devaient être entre trente cinq et cinquante compagnons dont quelques femmes. Il pleuvait. Il pleut depuis trois jours sans arrêt hors quelques brèves éclaircies. Pour l’heure, une fine averse caressait les visages des combattants réunis. Ils écoutaient les rapports des camarades qui avaient mené quelques actions d’envergure sur le front sud.

Tous étaient armés et l’on buvait du vin de palme, de l’eau et l’on fumait tout en écoutant les rapports. Les nouvelles n’étaient pas très bonnes. L’armée avait repris du poil de la bête. Elle avait acquis de nouveaux armements assez sophistiqués et avait un nouveau commandant de zone qui menait en personne ses troupes aux combats.

«Nous avons perdu des camarades et des bases assez importantes ces temps derniers. Il va falloir être très prudents maintenant dans nos entreprises» disaient les rapporteurs.

« Et puis surtout, il fallait développer de  nouvelles formes de retrait rapide car il ya beaucoup de mouchards parmi les populations et même au sein de nos combattants» insistaient les rapporteurs.
C’est à ce moment précis que retentit un coup de mortier si puissant que trois personnes furent fauchées sur le coup. Aussitôt ce fut l’hallali.
Les coups de canon tonnaient « Boum !Boum !Boum ! » Ce fut la panique.

«Les soldats !! On nous a vendus, c’est pas possible. Retrait immédiat ! » criait –on .

Les premiers instants de stupeur passés, la riposte s’organisait. On tirait au jugé sans voir des ennemis qui eux, ne se souciaient pas de voir. Ils bombardaient sans discernement fauchant sans discontinuer des compagnons. Chacun cherchait à se mettre à l’abri de ce déluge de feu et de se sortir de cet étau en fer de cheval que l’armée semble avoir déployé tout autour.

 

 

On tirait, on s’accroupissait, on se couvrait, on rampait, on pataugeait dans la boue sous les trombes d’eau. Car comme répondant à un signal, la pluie s’était remise à tomber à verses. Un véritable orage avec force tonnerres et éclairs zébrant le ciel pour ajouter à l’horreur. La nuit était trouée de temps à autre, de fusées éclairantes et de traits de feu qui explosaient en plein sur les troupes fauchant  certains comme des épis de mil trop mûrs. La mort étalait ses tentacules hideuses sur des dizaines et des dizaines de corps déchiquetés. La révolte fit place à la peur. Ce fut la débandade. On fuyait. On fuyait pour échapper  à la mort et à l’humiliation. L’odeur âcre de la poudre et du souffre vous prenait à la gorge, vous étouffait. La pluie vous aveuglait. Le tonnerre et les détonations vous assourdissaient, les obus vous charcutaient.

On fuyait , tous fuyaient l’HORREUR.
Lui aussi, Ansoumana fuyait, fuyait, fuyait. Et soudain dans sa fuite, l’explosion. Et le soldat. Et les yeux du soldat et puis, le silence. Il ne se souvenait plus de la suite.

Il resta prostré devant tant d’atrocités revécues et des larmes coulèrent sur ses joues. Des larmes amères, des larmes de révolte, des larmes d’humiliation, des larmes de..joie aussi. Joie de se sentir vivant, joie morbide d’avoir échappé à une mort certaine et peu glorieuse. Car à la réflexion, il comprît –sur le tard-que la réunion de ce jour avait été une énorme erreur, un chapelet d’erreurs. Erreur de stratégie, erreur d’opportunité, erreur de  lieu  et tant d’autres erreurs qu’il ne peut expliquer mais erreurs fatales.

Il ne savait même pas ce qu’il était  advenu de ses autres compagnons. Sont-ils tous morts ? y – a-t-il eu des survivants comme lui ? Il n’en savait rien.

Depuis le temps qu’il est resté ici dans cet hôpital, il avait perdu tout repère, tout contact avec eux. Il n’a vu personne parmi ses compagnons d’infortune venu lui rendre visite.

Et pour cause !!

Il était là, rescapé de l’Horreur, incapable de se mouvoir à sa guise et soigné grâce aux bons offices d’un ami inconnu. Il se prit à se demander pourquoi il n’a pas été fait prisonnier comme tout autre rebelle qu’on prenait. Il ne comprenait rien de ce qui lui arrivait.

Les premiers bruits alentour lui indiquèrent que le jour a bien commencé et il se leva de son lit en sautillant et rasant le mur pour aller faire sa toilette matinale dans la pièce contigüe qui lui servait de salle de bains.

La journée commença avec le même rituel du petit déjeuner, de la visite des médecins, du repas de midi et de .. la sieste. Il passa toute la vesprée à ressasser ses souvenirs.
Ainsi il a échappé, il ne sait comment à une attaque  des soldats dans leur campement.
Qui les a trahis? Qui les a vendus ? Qui l’a sauvé lui ? Qui l’a amené ici, lui le rebelle.

 

Oui ! « le beauf » avait raison, il était devenu un rebelle. Il s’était laissé convaincre par il ne sait plus qui, cela faisait tellement longtemps, « de la nécessité de se battre pour libérer le terroir confisqué et réhabiliter l’Ethnie bafouée, humiliée et spoliée par les autres, tous les autres ». C’était à l’époque de sa déprime.

Il avait épuisé ses cartouches à l’Université en fac des sciences option Physique-Chimie et il ruminait son échec au village quand il fut « approché ».

Et depuis lors, il était dans le maquis pour la bonne cause –croyait-il.

Il était devenu un REBELLE.

 

Et celui qui l’a amené ici dans cet hôpital, ne peut pas ne pas le savoir. Alors pourquoi ne l’a-t-il pas livré aux soldats ? Et d’ailleurs qui peut-il être celui là ? Deviennent ses nouveaux questionnements intérieurs.

Ansoumana était décidé à savoir, veut savoir et se jure qu’il saura.

 

Il en était dans ses fermes résolutions quand la porte de sa chambre s’ouvrit pour laisser passer …Gnilane !!! «Bonjour » lui lança t-elle d’un air enjoué. «Je viens juste d’arriver et comme je sui plus proche de l’hôpital que de chez moi, j’ai tenu à venir te voir avant d’aller à la maison ». Il en était si ému, qu’il s’assit carrément sur son lit pour lui faire face.

Oh ! qu’elle était belle, Gnilane !! Teint d’ébène, chemisette rouge à fleurs, tête nue aux tresses fines, longues et tombantes, jupe de crêpe noire plissée et chaussures rouges à talons ras. « Du rouge et du noir » se surprit-il à remarquer.

Ses formes généreuses remplissaient à merveille ses habits et laissait transparaître tous ses atours. Ansou se délectait tellement de sa vue qu’il mit un temps à lui rendre son salut.

« Eh ! tu as perdu la langue ou quoi ?» s’entend-il dire. «Tu ne me rends même pas mon salut» «Oh ! Je suis trop content de te revoir c’est pourquoi» «Ah bon ! Je croyais que c’était autre chose !»  «Ah ! si, si, c’est bien aussi autre chose! Tu m’as beaucoup manqué tu sais » « Sans blague ?» ajouta t-elle d’un ton qu’elle voulut espiègle. « Vraiment sans blague » répondit Ansou. «Alors me voici. çà va mieux ? » «Ah oui ! tellement mieux que je vais me lever pour te dire bonjour» et il se leva, fit face à la jeune femme en équilibre sur sa jambe valide et lui tendit la main. La mouquère ne put s’empêcher d’admirer la prestance du malade unijambiste qui se tenait si droit devant elle et qui  la dépassait d’une bonne tête. Elle lui donna la main. Il y déposa un baisemain furtif qu’il voulut cérémonial. Elle fut tellement amusée par ce geste de galanterie qu’elle en resta béate. Mais déjà, il se rasseyait sur son lit. Elle le regardait si intensément avec les yeux du cœur qu’elle ne remarquait même pas sa mutilation. Elle nota avec satisfaction son rétablissement «Je suis vraiment contente pour toi. Tu guéris bien. C’est ton ami qui sera encore plus content quand il apprendra».

« Justement ! Qui est ce celui là ?» «Quoi ? Tu ne sais même que c’est Arphang qui t’a amené ici ? » Comment le saurais-je ? J’étais inconscient» « Ah oui ! j’oubliais. Alors saches que c’est ton ami Arphang qui est militaire dans l’armée qui t’a ramassé, victime d’une mine des rebelles. Il t’a reconnu et il t’a confié à un taximan qui t’a évacué ici assez rapidement. Ainsi on a pu s’occuper de toi sans tarder. Après, il a téléphoné pour dire de tout faire pour te sauver la vie et que c’est lui qui va payer tous tes frais médicaux. Ensuite, il m’a demandé de m’occuper personnellement de toi. Et tu sais ce que je suis pour Arphang ?» «Non»

« Alors saches que je suis sa belle sœur, il est marié avec ma grande sœur» « Ah !»

«Voilà, tu sais tout maintenant. D’ailleurs on s’est vus au village et il m’a remis ce pli pour toi » Elle lui tendit une enveloppe qu’il attrapa fiévreusement.

« Bon maintenant que j’ai rempli ma mission, je vais à la maison , me changer et me reposer un peu. On se reverra demain soir, je serai de service, portes toi bien Ciao ! » et elle sortit prestement.

Ansou avait déchiré l’enveloppe et commençait à lire sa lettre.

 

 

 

« Cher ami, comme tu as dû l’apprendre , c’est moi qui t’ai sauvé et fais admettre à l’hôpital. Je l’ai fait parce que je suis ton ami. Je suis militaire et malgré le tumulte de la bataille, je t’ai reconnu entre tous. Malgré la pluie, malgré les détonations, malgré la nuit, malgré la boue, je t’ai reconnu, mon ami. Je t’ai reconnu par ta voix de stentor dont le timbre aboyant des ordres, m’a ramené à nos années de classe au lycée quand en l’absence du prof de sciences physiques, tu nous expliquais certaines notions que tu maîtrisais mieux que nous tous. Je t’ai reconnu mon ami malgré les années et j’ai décidé sur le champ de te sauver dussé-je y laisser ma vie. C’est pourquoi, je t’ai poursuivi seul en t’isolant de tous. Je voulais te prendre seul à seul et te demander « Pourquoi ? Pourquoi tout çà ? ».

Mais dans ta fuite éperdue, tu as sauté sur une mine. Oh ! Ironie du sort, une mine parmi tant d’autres que vous aviez semées toi et tes amis, pour moi, pour mes soldats, pour vos frères. Oui! mon ami, nous sommes tous des frères dans ce pays que nous partageons.

Et dans cette affaire, nous avons tous tort pour avoir chacun, pensé avoir raison.

C’est ce que je voulais te dire mais tu as sauté sur une mine. Qu’on le veuille ou non , nous sommes condamnés à vire ensemble en frères ou à mourir tous en idiots. Et pourquoi s’entre tuer ? Car vois tu mon frère, quand des frères de sang s’entre tuent, c’est la mère Patrie qui en souffre le plus. C’est aussi cela que je voulais te dire mais tu as sauté sur une mine. La mine que tu croyais ta sentinelle fidèle, ton alliée inconditionnelle dans cette sale guerre, elle t’a trahie sans état d’âme comme elle continuera à trahir tous ceux qui l’utilisent contre d’autres hommes, d’autres semblables. Je t’ai sauvé parce que je voulais que tu vives et que tu m’expliques si vraiment cela en vaut la peine de nous entretuer pour nous séparer alors que chaque jours qui passe , nous nous unissons à vos sœurs, à nos frères, à l’église, à la mosquée, au synagogue, dans les clairières des forêts sacrées, dans les agoras, au point qu’il devient vraiment impossible de sortir dans ce pays, une famille étanche, mono-ethnique, sans brassage, sans métissage, sans échange. Le poète nous a appris et toi en tête car tu étais le surdoué de la classe que nous sommes des métis de l’histoire, fruits du brassage des civilisations.
Alors Pourquoi mon frère ? Pourquoi tout çà ? C’est ce que je voulais savoir de toi mais tu as sauté sur une mine.
Je suis militaire, je fais mon devoir de militaire mais je n’en suis pas moins un homme, un intellectuel comme tu le sais bien.
Aussi, je veux comprendre Pourquoi tout çà ? Pourquoi tant de haine , tant d’horreurs. Que ne pouvons  nous, nous asseoir, nous parler, nous expliquer et nous comprendre ? Qu’il faille prendre les armes pour nous exterminer ?

La guerre a-t-elle jamais réglé quelque problème en ce bas monde ? NON ! mon frère, vous faîtes erreur, toi et tes amis. Nous faisons tous erreur. Revisites l’Histoire et tu sauras. !! Souviens toi de ces deux grands pays l’un d’Europe, l’autre d’Asie qui avaient pensé que la guerre pouvait les aider plus facilement à être parmi les plus grands. Ils ont été battus et humiliés et saccagés. Mais que d’horreurs pour l’Humanité que cette guerre qu’ils avaient déclenchée. Ils ont compris et comme ils veulent être toujours parmi les plus grands, ils se sont mis au travail dans la paix, ont exploité toutes leurs potentialités et se sont développés et sont devenus aujourd’hui très grands parmi les plus grands pays dépassant même certains de leurs vainqueurs d’alors dans la quête du mieux être.

 

 

C’est le seul combat qui vaille la peine d’être mené . Le combat du développement dans la paix. C’est cela aussi que je voulais te dire, mon frère mais tu as sauté sur une mine.

 

Ah la mine ! La pire des putains.

Elle se vend à l’encan pour quatre sous et tue tout le monde même ses propres maîtres. C’est cela un soldat? La mine.

Elle vous a montré sa bonne mine froide, impersonnelle et neutre, son prix dérisoire et  vous l’avez adoptée en quantités. Elle vous a démontré sa terrible efficacité, fauchant vos frères innocents et vous l’avez utilisée partout.

Mais scélérate, elle continue à vous trahir en vous tuant vous aussi sans discernement , ni état d’âme et vous persistez à ne pas la bannir.

Non ! mon frère! Je ne pourrai peut-être pas te voir avant longtemps  car je suis sous les armes et toi tu es un ami mais aussi un rebelle. Je t’en prie, ressaisis-toi.

Je t’ai sauvé la vie pour que tu réfléchisses sur tout cela et que tu me dises si vraiment cela en vaut la peine. Tu as perdu l’usage de ta jambe mais tu es toujours le gros cerveau que j’ai connu au lycée et je sais que tu es très écouté parmi tes pairs. Alors de grâce !!

C’est l’ami qui te supplie ; une guerre qui dure depuis plus de trente ans ne pourra jamais être gagnée par les armes . Alors, Instruis tes camarades, informes les, convaincs les d’arrêter et de dialoguer. Dis leur qu’ils peuvent être les premiers et les meilleurs de ce pays en développant dans la paix, les énormes potentialités de leur région plutôt que de s’entretuer. Il y’a déjà eu trop d’erreurs et trop d’horreurs, tu ne trouves pas ?

Guéris bien mon frère et à très bientôt.

 

Ton ami et frère de sang A.N.

 

PS : C’est Soukouna qui  a fait envoyer les vivres à la maison. C’est moi qui l’ai informé de la situation. Tu sais, on est resté très liés lui et moi. Il est devenu un gros commerçant international et c’est lui qui m’avait informé il y a de cela fort longtemps qu’il paraît que tu avais pris le maquis. Il viendra te voir à l’hôpital dès qu’il sera de retour de son voyage d’affaires. Alors !

La missive se terminait.

Des larmes perlèrent sur sa rétine.

 

Ainsi , c’est Arphang qui l’avait sauvé. Arphang !! un ami de lycée qu’il avait perdu de vue depuis la classe de première secondaire. Ah ! Qu’ils étaient inséparables en ces temps là.

Il était devenu militaire.

ET ..Oh ! les yeux. Oui ! Les yeux du soldat !, il était certain d’avoir vu ce regard là quelque part.  Même au plus profond de sa détresse, il avait l’impression tenace d’avoir connu ce regard. Ah ! C’était lui  Arphang Ngom.

Ainsi, il l’aurait lui aussi reconnu et a réussi à le faire évacuer sans apparemment éveiller trop de soupçons.
 

 

 

C’est alors que son regard mouillé accrocha la une du journal « Le Soleil » que Gnilane avait laissé sur son lit. « J’ai vécu l’enfer des Mines » s’étalait en pleine page. Il prît le parchemin et cette deuxième lecture où le reporter décrivait dans le menu, l’agonie dans cet hôpital même d’un petit garçon de huit ans atteint par une mine, acheva de le bouleverser totalement.

Ansou avait les yeux embués de larmes, des larmes amères, des larmes silencieuses.
Ansou  pleurait. Il pleurait de ressentiment, de regrets profonds, de remord coupable.

Il pleurait pour son ami, pour lui-même pour son pays. Il pleurait pour tous les morts par sa faute lui et tous les autres acteurs de cette sale guerre. Il pleurait pour toutes les atrocités causées par la faute des mines. Il pleurait pour sa mère, pour sa famille, pour son pays.

Il pleurait pour tout le mal fait pour rien.

Il pleurait …pour toutes les horreurs causées par tant d’erreurs.
Ansoumana pleurait….

Dakar, le 15 mars 1998

Guimba KONATE

Ingénieur des Télécommunications

guimbakonate4@yahoo.fr

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