Cheikh Ibrahima Niasse joua un rôle déterminant dans la diffusion de l’islam et de la Tidjaniyya, dans le monde, Par Cheikh NIANG

Ibrahima Niasse naquit en 1900 à Taïba Niassène dans la région de Kaolack. Il est issu d’une lignée chérifienne, par une généalogie qui remonte à ´Uqbata Ibn Naafi´, l’un des compagnons du Prophète. Son grand-père Muḥammad est originaire de Mbeulleukhé, village situé dans la région de Diolof, qu’il quitta en1866, pour s’installer définitivement dans la région du Saloum. Cette migration fit suite à un appel lancé par le Sultan Maba Diakhou Bâ qui, à l’époque, avait sollicité l’aide des érudits et dignitaires musulmans du pays, afin de faire face aux colonisateurs et aux armées païennes. A la mort de Muhammad Niasse, son fils Abdoulaye Niasse (père de Cheikh Ibrahima Niasse) choisit de rester fidèle à Maba Diakhou Bâ et, plus tard, à Saer Maty Ba, le fils de Maba Diakhou. Grand savant musulman et travailleur acharné, Abdoulaye Niasse voit son prestige s’accroître au point de susciter une réelle jalousie chez les membres de l’aristocratie traditionnelle. Ce fut cette même aristocratie qui réussit peu après à envenimer les relations entre Abdoulaye Niasse et les autorités coloniales. A deux reprises, il fut contraint à l’exil en Gambie. Aussi, d’importants préjudices matériels et moraux lui furent causés dont l’incendie de son domicile, la mise à sac de sa bibliothèque et ses champs à Taïba Niassène.

A son retour au Sénégal, Abdoulaye Niasse ouvrit à nouveau une école pour enseigner le Coran et les sciences islamiques. En 1890, il se rendit en pèlerinage à la Mecque et visita au passage la zawiya de Fez où il eut l’honneur d’être accueilli par les dignitaires de la Tidjaniyya, tels que Saydi Bachir Tidjani, Muhammad Ould Abdallawi, Saydi Tayyib Soufyani, etCheikh Ahmad Sukayrij. Il devient ainsi le principal interlocuteur des dignitaires de la Tidjaniyya en Afrique noire. Partant de là, il se bonifia de onze silsilas (chaînes de transmission de la Tidjaniyya) parmi lesquels unIdjaza itlaaq, une sorte de consécration suprême dans la Tariqa Tidjaniyya. Il s’assura de la formation de ses enfants avant de rendre l’âme en 1922. Ses fils atteignirent tous une haute dimension de sainteté, d’érudition et d’exemplarité morale. Cependant, par la Grâce de Dieu, Cheikh Ibrahima fut celui qui réunira toutes les qualités ésotériques et exotériques par lesquelles on reconnaît l’héritier d’une sainteté immense. Très jeune, son père lui dit la chose suivante : « Tu n’as nullement besoin de voyager comme le font les autres parce que les gens afflueront vers toi. Sache que le devoir d’un fleuve plein c’est de déborder ; et si les vaches avoisinantes ne viennent pas s’y abreuver, d’autres venues d’ailleurs le feront »
Cette prédiction d’Abdoulaye Niasse allait se réaliser plus tard. Non seulement les savants de la Mauritanie, du Nigeria et de l’Afrique du Nord renouvelèrent leur allégeance à la Tariqa Tidjane auprès de Cheikh Ibrahima, mais en plus, ce dernier révéla à la face du monde sa position d’intermédiaire de la « science de la connaissance divine » (ma’rifa). Avant lui, aucun saint musulman ne réussit à mener cette science vers un tel degré de popularisation.

En 1929, dans le village de Kossi (situé à quelques kilomètres de la ville de Kaolack), Cheikh Ibrahima Niasse s’autoproclama Sahiboul Fayda (détenteur de la Fayda), cette éminente station spirituelle dont la prophétie et les indications viennent directement de Cheikh Ahmad Tidjane. Avec l’arrivée de la Fayda, rien ne fut plus comme avant : en termes de redistribution des allégeances, en termes de hiérarchies de classe et de race dans l’enseignement et la formation spirituelle, autrement dit en termes de domination et de puissance symbolique entre chérifs et noirs africains, un basculement historique se produisit tant est si bien que le Sénégal fit son entrée dans le cercle des pôles majeurs de l’islam mondial.

Puis, Cheikh Ibrahima Niasse joua un rôle déterminant dans la diffusion de l’islam et de la Tidjaniyya, dans le monde. Sa prédication internationale lui assura une parmi les figures marquantes de l’islam contemporain. Outre son influence religieuse et spirituelle, il marqua d’une empreinte indélébile, dans son pays comme à l’étranger, la vie culturelle, celle politique et celle sociale. Il y parvint grâce de ce qu’on pourrait nommer une diplomatie du chapelet, dont les fondements sont le charisme exemplaire, l’érudition immense et la conviction profonde.

En septembre 1949, Cheikh Ibrahima Niasse fut sollicité par le chef du territoire Mr. Terrac, en vue d’apaiser les tensions entre deux factions mauritaniennes (document issus du Centre des Archives Diplomatiques de Nantes 184PO/1/369/21, service de sûreté, renseignements, septembre 1949, non signé). Dans ce même registre, le secrétariat du gouvernement colonial adressa en 1952, une lettre au gouverneur général, pour lui indiquer l’étendue de la diffusion du mouvement religieux de Cheikh Ibrahima Niasse en Mauritanie, notamment dans le Trarza, l’Adrar, chez les Tajakant de l’Assaba et dans la région du fleuve Sénégal. (document provenant du Centre des Archives Diplomatiques de Nantes CADN, 184PO/1/369/21, secrétariat général, premier bureau, lettre du 25 Aout 1951, « implantation des disciples d’Ibrahim Niasse », lettre signée Goujon).

D’autres notes très significatives mentionnent également le rôle de Cheikh Ibrahima Niasse dans la médiation entre du conflit opposant la Mauritanie au Maroc. Un document indique de façon claire que « pour trouver un ‘règlement honorable’, à l’affaire mauritanienne, Hassan 2, s’est assuré le concours du Cheikh Ibrahima Niasse qui déploie à cet effet, une grande activité » (document du Centre des Archives Diplomatiques de Nantes 184PO/1/369/21, document n° 111, secret, A1, 1961, non signé).

Ce rôle qu’il eut à jouer en Mauritanie et au Maroc, il le joua également dans la crise du Biafra au Nigéria, pays où il comptait des centaines de milliers de fidèles issus des différents groupes ethniques du pays. A propos du Nigéria, un petit rappel s’impose : en 1937 lors de son premier pèlerinage à la Mecque, Cheikh Ibrahima Niasse rencontra l’émir Abdoullāhi Bayero de Kano (principal émirat du Nord Nigéria). Cet émir, qui avait auparavant émis le vœu de rencontrer l’homme du moment, lui fit allégeance et lui demanda de venir au Nigéria, pour « secourir » spirituellement les habitants. Cheikh Ibrahima Niasse accepta la demande, se rendit au Nigéria. Lors de cette visite, il bénit des malades, prodigua des conseils et enseignements, octroya des wirds, scella des unions matrimoniales et nomma une dizaine de mouqadams (maîtres spirituels habilités à initier les fidèles).

Au plan de la vie culturelle et associative, le rôle de Cheikh Ibrahima Niasse fut également décisif dans l’émergence et le développement des organisations dont la création aura été décisive dans la destinée du monde musulman. Il occupa des positions et responsabilités importantes au sein des organisations panislamiques. Il fut tour à tour, membre du conseil islamique mondial (Arabie saoudite) et secrétaire général adjoint de la Ligue mondiale islamique. Il fut membre du conseil supérieur du bien-être islamique du Caire et de l’Académie de recherches de l’Université Al Azhar et intégra le conseil islamique supérieur d’Algérie (Alger), le congrès mondial islamique (Pakistan), l’Association des universités islamiques (Maroc). Il fut élu vice-président du Congrès Mondial islamique ayant son siège à Karachi. Lors du premier congrès de l’organisation de la conférence islamique en 1969 il fut invité d’honneur.

Son enthousiasme, sa vivacité intellectuelle, sa détermination, sa force de conviction, son érudition, sa bienveillance et son ouverture d’esprit furent saluées par ses différents interlocuteurs, y compris ceux qui n’étaient pas musulmans à l’image de l’indien Nehru, du chinois Chou En Lai et du soviétique Nikita Sergueïevitch Khrouchtchev.

Cheikh Ibrahima Niasse côtoya de grandes figures de l’islam telles qu’Ahmed Soekarno (1901-1970) qui fut le principal artisan de l’indépendance de l’Indonésie dont il devint le premier Président en 1949. Il se lia également d’amitié avec Inamoullah Khan (1912-1997) (membre-fondateur du congrès islamique mondial de Karachi), ainsi qu’avec bien d’autres leaders du monde. Panafricaniste convaincu, Niasse conseillait les leaders africains tels que Gamal Abdel Nasser, Kwamé Nkrumah, Muhamed V, et Yakubu Gowon (chef de l’état du Nigéria de 1966 et 1975).

En sus, Niasse figurait dans le cercle restreint des dignitaires à qui revenaient chaque année, le privilège d’être consultés par les officiels saoudiens, en marge du pèlerinage. Il y eut deux raisons à cela : d’abord parce qu’il occupa de 1953 à 1954, le poste de délégué général de l’AOF pour pèlerinage à la Mecque ; ensuite, parce que son prestige grandissant au sein des organisations et auprès des leaders du monde musulmans finit par lui valoir une attention de la part des autorités saoudiennes. Sur ce point, il suffit de lire deux rapports officiels disponibles dans le fond du Centre des Archives Diplomatiques de Nantes. Le premier rapport 184PO/1/369/21 est titré « « départ du grand marabout El Hadji Ibrahima Niasse», et le second rapport 184PO/1/369/21 «lettre du 11 juillet 1953, fait clairement mention de la lettre d’invitation que le roi Fayçal adressa à Cheikh Ibrahima Niasse.

Sous le règne d’Abdel Aziz (1880-1953) tout comme sous celui de Fayçal et de leurs successeurs, Cheikh Ibrahima put jouir, auprès des autorités saoudiennes, d’un statut de conseiller et de consultant en matière de jurisprudence islamique. Il démontra sa maîtrise des subtilités théologique-juridiques à maintes reprises, notamment lorsque des requêtes précises lui furent adressées par les oulémas de la Mecque, notamment la requête concernant la position de la station d’Ibrahima (maqama Ibrahima).

Voyageur infatigable, il prenait son bâton de pèlerin, sans attendre qu’une urgence l’oblige à le faire. Son leitmotiv était de parcourir le monde afin de « recommander le bien et pourchasser le mal ». Il visita plusieurs pays dont le l’Irak, le Liban, le Pakistan, la Chine, les Emirats Arabes Unis, le Koweït, l’Egypte, France, la Belgique etc., à travers une prédication dont le ressort missionnaire est indéniable La dimension sacerdotale de son action transparait jusque dans ses écrits, en particulier dans ses récits de voyage (rihla). A titre d’illustration, dans un célèbre diwan(poème dédié au Prophète) il énonce ceci :
«Je ne saurai trouver le repos du cœur, tant que sur terre, il existera la moindre ignorance de la voie du Seigneur.
Mon unique souci demeure de conduire la Oumma, vers le Royaume de notre Seigneur, le Très Miséricordieux » (…)

Puis je quitte mon pays, laissant mes parents et proches derrière moi(…) J’entrepris un long voyage, sans jamais me plaindre (…)
J’ai survolé des villes, de grandes capitales, jusqu’aux inaccessibles montagnes, en quête de la bénédiction de Dieu, pour être en harmonie avec sa religion.
Je suis affaibli et malade, vieux et chenu mais je suis courageux,
Pour répandre la Foi, on n’a en vérité pas besoin de faire la guerre, car le Prophète lui-même Prophète n’a jamais converti par le combat (…)

Je voyage de ciel en ciel, de l’est vers l’ouest, pour dire aux hommes le sens du Coran et la Sunna, à travers mes actes, mes paroles et mes états
Je suis allé à Canton, au sud de la Chine où j’ai demandé une intercession devant le tombeau du compagnon Sa’dou (…), j’ai rejoint Pékin à partir de canton (…)
Et Kaolack me dit en songe « te voilà si loin de moi ».
(Toi le musulman où que tu sois) raccroche toi à l’anse du Prophète et qu’il te serve d’exemple.

Cheikh Ibrahima Niasse fut honoré de nombreuses distinctions. Docteur honoris causa de l’Université islamique de Lybie, il reçut également la médaille du trône du Maroc, la médaille de la république de Tunisie, la médaille du Nigeria, la Grand-Croix de la légion d’honneur (France), l’ordre du Mérite des Anciens combattants (France), la Grand-croix de l’Ordre national du Lion (Sénégal), la médaille d’officier de la Légion d’honneur, le chevalier de l’Etoile noire du Bénin, la distinction du chevalier du Mérite Agricole.

Malgré sa stature de guide religieux d’envergure mondiale, Cheikh Ibrahima Niasse n’a eu de cesse à montrer son attachement indéfectible pour le Sénégal. Le sort spirituel, politique, culturel et économique de ce pays le préoccupait au plus haut point. A maintes reprises, il prit des positions pour défendre son pays, son peuple et ses concitoyens, soit sous la forme de prêches ou bien sous la forme de pamphlets, d’essais ou d’avis juridiques. Aujourd’hui, le Sénégal gagnerait à connaître son œuvre afin de mieux apprécier les multiples dimensions de l’homme, de tirer bénéfice son enseignement pour faire face aux défis nombreux et complexes du temps.

*Docteur en Anthropologie sociale et historique.

Socio-anthropologue associé au Centre d’anthropologie de Toulouse Jean-Jaurès,
Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (LISST UMR 5193).

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